La fonction de responsable de la compliance a elle aussi évolué.
Plusieurs phénomènes sont observables :
Une évolution d’abord sociologique : la fonction, longtemps occupée par un cadre supérieur en fin de carrière et dévoué corps et âme (parfois à ses dépens) aux dirigeants de l’entreprise, a évolué. La fonction s’est en grande partie rajeunie, diversifiée dans ses origines académiques, en même temps qu’elle se professionnalisait et se généralisait à un grand nombre d’entreprises.
Le rôle se professionnalise, se technicise avec des profils de plus en plus complets : on observe dans plusieurs grands groupes que l’on est passé d’un responsable de l’Éthique et de la Conformité chargé de faire des formations en interne et de participer à des conférences pour montrer à l’extérieur, dans une politique souvent de vitrine ou de façade, que l’entreprise est engagée dans un politique de compliance et d’éthique, à un directeur de la compliance professionnel de la gestion des risques avec une formation et une expérience de la fraude et du contrôle interne. Le mouvement est en marche, même si les transformations en profondeur sont parfois difficiles à réaliser.
Cette professionnalisation ne s’est pas toujours accompagnée d’indépendance. Le cas emblématique d’Alstom est là pour le rappeler : la pression mise par l’organisation et les principaux dirigeants du groupe, dont son président, pour continuer des pratiques lourdement sanctionnées, a rendu illusoires les efforts de l’équipe de compliance et d’audit, complice d’une organisation compliance de façade, dont les insuffisances notoires relevées par le DoJ ont conduit au désastre que l’on sait.
Des formations dédiées ont été créées dans plusieurs universités et plusieurs promotions sont déjà sorties de ces établissements, venant grossir les effectifs de professionnels formés aux problématiques et aux expertises de la compliance, issus de diverses origines académiques (finance, audit et contrôle interne, juristes, opérations, autres).
Des expertises sectorielles sont apparues donnant naissance à des Compliance Officers experts : on ne citera que les plus connus comme les Data Protection Officers, les Responsables Conformité et Contrôle Interne (RCCI), les Responsables de la Conformité pour les Services d’Investissement (RCSI), les responsables de la sécurité financière, les responsables de la conformité dans les établissements bancaires, les responsables du contrôle, les responsables de l’Export Control et des Sanctions Économiques, les responsables de la conformité dans le secteur pharmaceutique. Chacune de ces expertises faisant appel à une connaissance poussée du business, des process internes de l’entreprise, d’un corpus juridique et réglementaire spécifique et d’une connaissance des autorités de contrôle spécialisées et de leurs pratiques.
La gouvernance de la fonction est devenue un enjeu et s’est affermie : la gouvernance de la fonction compliance s’est posée d’abord dans le secteur bancaire et financier suite aux travaux de Bâle II repris par le Règlement 97-02 du Comité de la Règlementation Bancaire et Financière, applicable aux établissements de crédit et aux entreprises d’investissement et par les Directives européennes, dont la Directive MIF (Marchés d’Instruments Financiers) transposée par le Règlement Général de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF). Ainsi, dans le secteur bancaire et financier, la fonction doit, en matière hiérarchique, lorsqu’elle n’est pas confiée à un membre de l’organe exécutif, être rattachée directement à la direction générale de l’entreprise, ou tout au moins à un niveau d’autorité suffisant pour assurer son indépendance vis-à-vis des autres services.
L’Agence Française Anticorruption (AFA) est venue élargir le débat en posant le principe, dans ses recommandations pour la mise en application des dispositions de la Loi Sapin II relatives à la prévention de la corruption de décembre 2017, que le responsable de la conformité anti-corruption soit désigné par l’instance dirigeante, lui rende compte et dispose d’un positionnement hiérarchique adapté. L’AFA préconise qu’il bénéficie, pour sa mission de conformité, à l’égard des services, d’une indépendance fonctionnelle réelle, des compétences et des moyens nécessaires à l’exercice de sa fonction.
Une réflexion et un débat ont commencé à émerger sur les implications organisationnelles et en matière de gouvernance de ces nouvelles exigences. Au-delà de la concurrence naturelle entre les fonctions au sein de l’entreprise, rappelons ici que l’enjeu est celui de la crédibilité de la démarche de l’entreprise dans sa volonté affichée de se conformer aux règles qui régissent l’ensemble de son fonctionnement et de ses activités.
Rappelons que les guidelines du DoJ, du SFO et du Programme d’Intégrité de la Banque Mondiale fixent, quant à eux, le même principe de positionnement et d’indépendance hiérarchique. Ceux-ci sont opposables aux entreprises françaises pour autant que leurs opérations tombent dans leur champ d’application, ce qui est le cas de la grande majorité des entreprises exportatrices. Ce ne sont donc pas seulement les recommandations de l’AFA que les entreprises doivent considérer dans leur réflexion sur le positionnement de la fonction « Compliance ».
La responsabilité civile et pénale du Compliance Officer ne fait que commencer à se poser :
Force est pourtant de constater que dans les cinq dernières années, environ une dizaine de responsables de la compliance des secteurs industriel et bancaire, ont été inquiétés par le DoJ aux États-Unis. D’autres cas plus récents ont suivi, dont celui emblématique de l’ingénieur de Volkswagen chargé du contrôle des émissions carbone, condamné pénalement aux Etats-Unis à plusieurs années de prison pour avoir participé à l’organisation de la fraude aux émissions carbone. Si son profil professionnel n’était pas stricto sensu celui d’un Compliance Officer généraliste, il n’en reste pas moins que la question de la responsabilité pénale d’un manager investi d’une fonction de contrôle de règles techniques par son entreprise n’est pas sans évoquer celle d’un Compliance Officer qui fermerait les yeux sur les pratiques de son entreprise, notamment en matière de corruption. La question de la responsabilité pénale de toute personne chargée au sein de l’entreprise de faire respecter l’application des règles auxquelles est assujettie l’entreprise est posée et ce, d’autant plus lorsque la fraude est un système organisé au sein de l’entreprise, voire par l’entreprise.
Le Compliance Officer doit avoir un niveau d’indépendance qui le protège des pressions des opérationnels et de la direction générale et être exempt de conflits d’intérêts.
À cet égard, l’issue du procès encore en cours intenté par le Serious Fraud Office contre l’ancien SVP Ethics & Compliance d’Alstom, qui était en même temps administrateur de la société Alstom International Ltd, chargée du paiement des consultants d’Alstom Transport, mis en examen en 2015 par le SFO pour son implication dans des faits de corruption pour l’appel d’offres du métro de Budapest, fera date. Au-delà des constatations déjà faites par le DoJ dans sa décision de décembre 2014 sur la mise en place par les dirigeants d’Alstom de l’époque d’une organisation compliance de pure façade, la question de la responsabilité pénale du SVP Ethics & Compliance d’Alstom et de celle des dirigeants du groupe et de plusieurs de ses managers devra être tranchée.